Mesdames, messieurs,
mes chers camarades,
C’est devant le monument aux morts de la guerre 14/18 que nous nous retrouvons.
La présence de cette foule émue et recueillie, les voiles noirs des femmes en deuil, l’appel des morts au champ d’honneur qui vient d’être fait, tout ici traduit d’éminente manière le drame qui s’est abattu sur le pays depuis cinq ans.
Quand PIRON s’efforçait de ranimer les morts de la dernière guerre de son ciseau magistral, il ne pensait certainement pas que le sublime Réveil sonné par son superbe clairon les ferait assister quelques vingt ans après au retour de l’épouvantable chose : la guerre.
Nous avions dit aux fils de nos camarades tombés de 14 à 18 : « Vos fils ne reverront pas cela ». Et pourtant, nous n’avons pas su empêcher le déchainement d’un conflit plus terrible encore et plus tragique dans toutes ses conséquences que celui que nous déplorions alors. Ni l’empêcher, ni Permettre à notre pays d’y faire face avec sa vaillance séculaire.
Ce n’est pas le moment de rechercher et de peser toutes les responsabilités, retenons seulement la leçon qui vaut pour tous les français : le pain, le travail, la paix, la liberté, cela ne s’obtient pas seulement par le moyen d’un bulletin de vote plus ou moins coloré, cela se mérite, cela se conquiert, cela se défend.
C’est parce que mal conseillé, mal dirigé, mal commandé, le peuple de ce pays ne l’a pas suffisamment compris, qu’il a perdu l’un après l’autre ces biens inestimables qui rendent seuls la vie possible, qui lui donnent sa vraie noblesse et son incomparable grandeur,
Cependant, une défaite n’est irrémédiable que lorsqu’on renonce à la lutte. Et, pour notre malheur, c’est à cette décision que se sont ralliés le 25 Juin 1940, ceux qui, avec le maréchal Pétain, portent la responsabilité du honteux armistice. On n’est point déshonoré, certes, quand on succombe sous le poids de la force, mais on se déshonore lorsqu’on ne lutte pas jusqu’à la limite de ses propres forces et l’on se déshonore davantage encore quand, après d’être incliné devant la loi du plus fort, on se couche à ses pieds comme un esclave aux pieds de son maitre.
C’est tout le drame de ces dernières années, et si nous sommes ici aujourd’hui, libres encore mais souffrants et endoloris des blessures reçues et des vides creusés dans nos rangs, c’est parce que, répondant à l’appel du général de GAULLE, les meilleurs des fils de France se sont refusés à désespérer.
En Juin 1940, nous avions perdu une bataille et dans des conditions fort humiliantes pour notre orguei1 national. Nous n’avions pas perdu la guerre. Et ce sans l’honneur et la gloire impérissable du Général de GAULLE d’avoir le premier clamé cette vérité au pays et sonné 1e ralliement de tous ceux décidés à continuer de risquer leur vie pour conserver leurs raisons de vivre.
A son appel, les fronts se redressent, la flamme de l’espoir se rallume dans les yeux de tous les vrais Français, les cœurs se rassérènent. Certes on va souffrir encore et pendant des mois et des années qui paraitront interminables. Les mauvaises nouvelles se succédèrent. L’emprise de la force continuera de s’étendre sur l’Europe d’abord, sur.1’Afrique du nord, en Egypte et jusqu’au Pacifique. Qu’importe, puisque la lutte se poursuit et que grâce à l’aide de nos grands alliés Anglais et Américains, grâce ensuite la magnifique résistance du peuple russe devant la gigantesque poussée des armées hitlériennes, une nouvelle armée française se reforme en Angleterre jusqu’à la fin de 1942, puis en A1gérie. A l’intérieur même du pays, une autre armée s’organise sous la botte de 1’occupant et sous les yeux de sa gestapo impuissante. C’est l’armée secrète qui deviendra au jour J et à l’heure H, les F.F.I. qui coopéreront si puissamment à 1a libération du territoire. C’est vrai nous étions entrés dans un tunnel et à certains moments les ténèbres qui nous environnaient assombrissaient nos âmes et troublaient nos cœurs. Mais nous nous ressaisissions parce que nous savions bien qu’il n’y a pas de tunnel sans fin et si parfois, nous avons pu douter d’être de ceux qui reverraient la lumière, jamais par contre nous n’avons cessé de croire que cette lumière réapparaitrait un jour et illuminerait à nouveau de ses rayons éclatants la terre de France, la terre de notre Provence redevenue libre.
C’est pour avoir participé à cette action qui devait préparer la reprise du combat pour la délivrance, pour la renaissance de la Patrie et de la République, que nous nous retrouvons ici pleurant ceux des nôtres qui sont tombés avant d’avoir vu se lever l’aube du jour béni de la libération.
Ce qu’a été l’action des résistants Salonais, de tous ceux qui ont résolu, au lendemain de la défaite de se consacrer à la revanche, ce n’est pas l’heure ni le lieu d’en dresser le bilan. Qu’il nous suffise de rappeler que sans nous demander quelles avaient pu être autrefois les raisons de nous distinguer ou de nous opposer dans les partis ou des groupements les plus divers, nous nous sommes instinctivement réunis autour de l’idéal qui a placé et maintenu notre pays à la tète des nations démocratiques, l’idéal d’une France éprise de justice, de liberté et de fraternité. La France sans cet idéal, serait une France sans âme, comme le monde, sans la France, serait un monde sans âme. Ceux de 1a résistance, ils pouvaient être catholiques, protestants, Israélites ou sans religion aucune. Ils pouvaient avoir appartenu aux partis les plus divers et apparemment les plus opposés : communistes, socialistes, radicaux, démocrates populaires ou même n’avoir jamais adhéré à aucun parti, Mais tous, ils croyaient à la France et à la République, au triomphe final de la liberté sur toutes les formes de la servitude.
C’est pourquoi ils se sont retrouvés et reconnus. C’est pourquoi dans le silence et le mystère de la clandestinité, ils ont travaillé de tout leur cœur et de toutes leurs forces à préparer la reprise de ce combat par lequel devait être assuré le salut du Pays.
Il faut pourtant lever aujourd’hui un coin du voile qui abrita tant de risques affrontes avec une vaillance souriante, tant de souffrances endurées on .commun, tant d’épreuves et tant d’espoirs souvent déçus et toujours renaissants.
Nous n’avons à parler aujourd’hui que de ceux dont le souvenir nous rassemble devant ce monument, autour de ces tombes où reposent tant de parents et d’amis que nous avons connus nt aimés. N’est-ce pas d’ailleurs auprès des tombes que nous trouvons souvent les meilleures leçons de vie.
Le capitaine ROUSTAN d’abord, notre chef de l’armée secrète, le premier à la peine, le premier dans le sacrifice. Jusqu’à la guerre, nous connaissions surtout en lui le magnifique sportif qui commandait notre équipe de rugby avec une autorité, un calme, une maîtrise qui s’imposaient autant à ses équipiers qu’à ses adversaires. En septembre 39, c’est un autre chef qui va se révéler. Il part comme capitaine de réserve dans un régiment d’artillerie. Ceux qui ont servi sous ses ordres vous diront quel chef incomparable il a été. Soucieux du bien être de ses hommes, attentif â tout ce que commandait la sécurité, il était obéi d’eux comme le sont les véritables chefs qui font régner la discipline dans leur formation non par la crainte mais parce qu’ils savent se faire comprendre et aimer.
L’armistice le frappa au cœur comme il frappa au cœur tous les vrais soldats et tous les vrais français. Revenu dans son foyer, la hantise de la défaite ne cesse de le poursuivre et quand on cherche un chef pour constituer l’armée secrète, n’est son nom qui tout, de suite s’imposa.
Pendant trois ans et plus il devait inlassablement poursuivre cette, tache obscure et périlleuse. Un jour, espérons-le, pourra s’écrire cette histoire de ceux de la résistance. Elle montrera au prix de quelles peines, de quels risques et, souvent de quelles angoisses, ils ont, put fournir aux Alliés les renseignements de nature à leur père, lettre de conduire une guerre contre l’Allemagne, puis du préparer utilement le débarquement libérateur, enfin de s’équiper eux-mêmes, s’entraîner et s’armer pour assurer leur coopération avec les troupes débarquées.
Il ne se passait, guère de mois sans qu’on ait à apprendre que tel ou tel de ceux avec lesquels ont était en liaison avait été « brûlé », arrêté, envoyé dans un camp de concentration et parfois même fusillé. A Salon pourtant, nous devions attendre, los dernières semaines qui précédèrent le débarquement pour être sérieusement inquiétés, au moins en ce qui concerne l’activité des éléments de l’armée secrète. Et sans doute, si l’on n’avait jamais eu à faire face qu’à 1a surveillance des services de sécurité de l’armée allemande, la lutte aurait été plus égale et le dernier mot nous serait peut-être resté. Mais 1a gestapo avait enrôlé pour la seconder des hommes qui. parlaient français comme s’ils l’étaient encore alors qu’ils étaient devenus plus boches que les hoches eux-mêmes. Sans ces auxiliaires maudits, la libération nous aurait coûté moins cher et nous aurions moins de morts à pleurer.
C’est au lendemain même du débarquement et la veille du jour où il allait prendre le maquis avec ses hommes que Marcel ROUSTAN fût arrêté.
Je l’ai vu pour la dernière -fois le matin ce mercredi 7 Juin. Alors qu’il venait de me faire connaître qu’il avait reçu le message commandant le départ et tandis que je lui souhaitais bon courage, je pouvais lire sur son visage la calme résolution du chef qui sait ce qu’il va risquer, qui a mesuré toutes ses responsabilités mais va y faire face avec sa vaillance coutumière, avec aussi tout de même une nuance d’inquiétude et d’incertitude dans le clair regard, comme quand il partait pour un match décisif de championnat.
Je ne devais plus le revoir. Je savais qu’il avait fait le sacrifice de sa vie et du moment où son arrestation fut connue, il devenait évident que ce sacrifice lui serait bientôt demandé.
Huit jours à peine devaient s’écouler. Huit longues journées pour tous ceux qui avaient travaillé avec lui. Le jeudi 15 Juin, il revient dans une voiture de la gestapo suivie d’une camionnette remplie de S.S. On le conduit d’abord à la Crau, chez Jules MORGAN où. des armes avaient été cachées. Et c’est au tour de notre ami d’être arrêté. Il sera le second à payer de sa vie son attachement à la liberté, son dévouement à la France et à tout ce qu’elle représente dans le monde. Puis le convoi s’ébranle, je l’ai vu passer tandis qu’il se rendait à la ferme du Petit Sonailler, pressentant déjà le drame affreux qui se préparait mais ignorant encore l’horrible et douloureuse réalité.
Là aussi on a tôt fait, après une perquisition infructueuse dans la ferme, de découvrir le dépôt d’armes dans le bois voisin. Notre ami Gaston CABRIER qui avait fait, pour aider le cause de la résistance, beaucoup plus encore que ne le lui avait demandé le Capitaine. ROUSTAN, était emmené sous les yeux de tous les siens, leur cachant le sentiment qu’il avait certainement du sort qui l’attendait comme sa femme et ses enfants retenaient leurs larmes afin de ne pas trahir l’angoisse qui les torturaient. « On va le faire parler », dit l’officier qui commandait le détachement. Ce n’était qu’un mensonge odieux de plus dans la bouche d’un allemand. Moins d’une heure après, dans la descente du Val de Cuech, au dessous de la Belle d’Argent, et sur le talus d’une pinède on cul-de-sac, Marcel ROUSTAN, Jules MORGAN et Gaston CABRIER étaient lâchement assassinés, frappée du plusieurs balles de mitraillettes dans la nuque. Les deux derniers n’avaient même pas été interrogés.
Lorsque, le vendredi matin, reprenant la direction de sa ferme, madame CABRIER disait à son monde : « Maintenant, il faut nous remettre au travail tout comme si il était là », elle sentait sans doute déjà dans le tréfonds de son cœur qu’il ne serait jamais plus là mais elle donnait encore aux siens et à tous une leçon de courage et de vaillance, comme seules les vraies femmes de France sont capables d’en faire entendre.
Mais hélas, notre martyrologe ne devait pas s’arrêter là. André WOLF, notaire à LANCON, le compagnon inséparable de Marcel ROUSTAN, que j’avais revu pour 1a dernière fois au Petit Sonailler, le samedi 1O Juin, devait être arrêté LANCON peu de jours après et emmené par la gestapo à MARSEILLE.
On a dit déjà l’audace invraisemblable de ce notaire devenu chef de groupe. Il fût de tout les coups durs de toutes les entreprises hasardeuses, de toue les transports d’armes. Rien ne les surprenait, ni ne le démontait et le souci de la sécurité des camarades qu’il commandait l’emportait toujours sur celui qu’il aurait pu avoir pour sa sécurité personnelle.
Quand la disparition de ROUSTAN laisse la résistance salonaise dans le désarroi, il s’efforce de rétablir la liaison avec un autre maquis. Il continue de circuler dans sa voiture grise comme si elle n’avait jamais dû être remarquée, comme si l’étreinte de la surveillance allemande ne se resserrait pas autour de lui. Un seul fait vous le dépeindra, le dernier que j’ai connu.
Le soir de ce samedi 10 Juin, il remonte en voiture sur la route qui mène vers AURONS. Les patrouilles allemandes recherchent les maquisards dans et les bosquets et sur les côtés de cette route. Deux soldats l’arrêtent et lui demandent de les conduire à AURONS pour y chercher du renfort. Sans se démonter, il les prend et les mène à destination. Puis, ne pensant plus qu’au danger que vont courir ses hommes qui doivent bientôt traverser le plateau, avec armes et bagages, pour rejoindre une autre formation, il retourne vers eux pour les prévenir et réussit ainsi à éviter une rencontre qui aurait pû être fatale.
Tel était cet homme dont le cadavre devait être retrouvé quelques semaines plus tard. dans le charnier de SIGNES avec ceux du Capitaine Robert ROSSI et de Georges SAINT-MARTIN qui furent aussi un peu des nôtres par le séjour plus ou moins prolongé qu’ils firent parmi nous. Tels étaient nos amis, ceux que nous osons appeler nos martyrs parce qu’ils sont tombés sans gloire et sans panache pour la plus noble des causes, celle de la France et de la Liberté, parce que comme ces héros magnifiés par l’orateur athénien, ils ont préféré être « des cadavres d’hommes libres plutôt que des esclaves vivants ».
Mais si ceux-là n’ont ont pas combattu, d’autres, plus heureux, sont tombés pour la même cause, après avoir pu lutter les armes à la main, en chassant l’envahisseur de leur terre maternelle.
C’est Georges BOREL, un jeune éclaireur de 20 ans. Sa vaillance était sur son visage. Il voulait se battre et il s’est battu. Il fut du ceux qui tombèrent à LAMBESC après avoir été faits prisonniers. Comme ROUSTAN, MORGAN, GABRIER, WOLF. Il fut 1âchemant fusillé. Aujourd’hui, nous joignons son nom à celui de non martyrs.
Vous vous souvenez du temps où la radio et la presse, dites françaises, mais en réalité au service de l’Allemagne et payées par elle, nous dressaient chaque Jour le bilan effroyable des actes des « terroristes ». Sous ce nom, ce sont le plus souvent d’authentiques Français qu’elles désignaient ainsi à la vindicte d’une opinion publique odieusement abusée. Vous connaissez maintenant les noms de nos « terroristes » salonais. Je les répète : ROUSTAN, MORGAN, GABRIER, WOLF, BOREL. Ceux qui les pleurent pourront continuer de les porter avec fierté. Il n’en est pas de plus nobles, ni de plus grands sous le ciel de notre Provence.
Et maintenant, laisser moi évoquer dans un hommage que je voudrais moins bref tous ceux qui sont tombés ici dans le combat pour la libération.
FERDJAOUI SLIMAN, frappé à mort le 23 Août alors qu’il recherchait et poursuivait les derniers Allemands demeurés dans la ville.
Henri CROS, connu et aimé de toute la jeunesse salonaise dont il était, comme Georges BOREL, la fierté et l’un des meilleurs espoirs. Comme sportif, il marchait sur les traces de Marcel ROUSTAN. Il l’a suivi aussi dans l’accomplissement de son devoir de patriote.
Henri BLAISE qui tomba avec Henri CROS dans la bagarre de ROQUEMARTINE le 25 Août, Celui là n’était pas de chez nous mais j’ai reçu il y a quelques jours de sa mère qui habite NICE la plus émouvante lettre. Elle m’écrit : « Jean était le cinquième de mes enfants et c’était un si brave enfant. Il possédait une âme fière et droite et un cœur d’or”. Ainsi, il était bien le digne émule d’un Georges BOREL et d’un Henri CROS. Et cette mère admirable termine sa lettre par ces lignes que je ne peux pas ne pas vous citer : ”Je veux espérer, malgré ma grande douleur, que le sacrifice de cette belle Jeunesse ne sera pas perdu et qu’au moins les enfants de notre chère France seront, dans 1’avenir plus heureux et verront une ère de bonheur et de prospérité ».
N*est-il pas vrai que tant que la France aura de telles mères et que les mères enfanteront de tels fils, il sera sacrilège de désespérer de l’avenir de notre Patrie, Après les morts de Henri CROS et de Jean BLAISE, nous avons eu encore à déplorer celles de Jean GEYNET et de Michel SALVARELLI, tombée en service commandé alors qu’ils procédaient à la récupération d’engins de guerre et enfin celle de Roger SAVOURDIEU, décédé à notre hôpital le 19 Septembre dernier des suites de blessures qu’il avait reçues près d’ALLEINS lors du combat pour la libération.
Permettez-moi de me tourner vers vous qui représentez ici les familles de nos martyrs et de nos soldats. Epouses, mères, pères, fils et filles de ceux que nous pleurons avec vous. Comme le disait le poète : « Vous pouvez être fiers de leurs tombes ouvertes » et nous le sommes aussi. Mais il ne suffit plus aujourd’hui en pensant à nos morts, de les pleurer, ni même de « relever le front lorsqu’on parle d’eux ». En vérité, nous avons encore mieux à faire, au moins pour ce qui nous regarde, et c’est par là que je voudrais terminer.
Ceux qui sont tombés pour le salut de la France attendent d’abord de nous que nous veillons à ce que lu justice se fasse.
Nous ne demandons que la justice mais toute la justice. Une justice sereine, impartiale, équitable, comme toute véritable justice. Une justice qui châtie impitoyablement tous les traîtres et tous ceux qui se sont fait les complices de l’ennemi, les pourvoyeurs et les auxiliaires de la gestapo. Sans eux, nous n’aurions pas tant de morts à pleurer et la libération nous aurait côuté moins cher. Il faut que la justice se fasse, Une justice assez sûre d’elle-même et de la force mise à non service pour pouvoir réprouver et réprimer toute violence inutile. Une justice qui recherche inlassablement les coupables, tout les coupables et qui les frappe, si haut qu’ils soient placés, dans la mesure même de leur culpabilité. Il faut faire rendre gorge à tous les profiteurs et à tous les trafiquants de la défaite, à ceux qui ne sont mis à genoux devant l’ennemi pour avoir une « meilleure pâtée », à ceux qui non contents d’avoir « sauvé leur peau » comme ils disaient si élégamment, ont encore osé 1’engraisser alors que la masse des français était réduits à la famine.
Vous m’entendez bien, camarades, la justice pour être impartiale et efficace, n’a pas besoin d’être hâtive ni improvisée. C’est plutôt 1e contraire qui est vrai. Pour qu’elle se fasse, il faut surtout que nous le voulions et que nous y veillons. Nous avons le droit de prendre notre temps, mais nous avons le devoir sacré de ne pas relâcher notre effort jusqu’à ce que toute la justice soit faite. Nous n’y faillirons pas.
Mais il nous faut, aussi réparer les dommages subis par les victimes de la résistance. Hélas, nous savons bien que nous ne remplacerons jamais pour ceux ou celles qui les pleurent, les grands morts dont le souvenir nous rassemble aujourd’hui. « Avec lui, J’ai tout perdu », nous disait encore, il y a peu de jours, la veuve d’un de nos amis. Et comme il est facile de comprendre cette plainte amère et douloureuse. Il y a cependant une chose que nous pouvons et dévons réaliser, c’est de faire en sorte que le vide immense laissé dans le cœur des épouses, des pères, des mères et des enfants, ne se trouve pas agrandi encore par 1’inquiétude et l’appréhension du lendemain.
Si les trafiquants de la défaite doivent rendre au Pays leurs biens mal acquis, ce doit être d’abord au profit de celles et de ceux qui en perdant un mari, un père ou un enfant, se sont trouvés dans 1’impossibilité de pourvoir comme par le passé aux nécessités de la vie familiale.
Cette réparation là, la seule qui soit malheureusement en notre pouvoir, nous serions impardonnables si nous ne l’obtenions pas rapidement et intégralement.
Enfin, s’il est toujours osé de faire parler les morts, nous connaissons assez bien ceux dont nous venons d’évoquer la mémoire pour avoir le droit d’en courir le risque. Si souvent, au cours de nos rencontres et de nos réunions, nous avons parlé de l’avenir de la France lorsque le boche en aurait été chassé, que nous pouvons bien essayer de traduire leur pensée avec l’espoir d’y rester pleinement fidèle.
Ce qu’ils voulaient « ceux de la résistance » qui sont morts pour que la France vive, c’est que leur sacrifice soit générateur de paix, de bonheur, de sécurité et du progrès.
Une paix qui ne soit pas celle que nous avions promis de réaliser sur la tombe des poilus tombés de 1914 à 1918 et que nous n’avons pas su maintenir. Une paix qui ne soit pas celle de l’entre deux guerres, cette paix incertaine, constamment menacée et troublée par la hantise du drame que l’on voyait revenir.
Une paix humaine, équitable, mais assez forte pour s’imposer aux éternels fauteurs de trouble. Une paix qui rapprocha et rassemble les peuples libres, tout en se parant des illusions et des chimères où elle risquerait à nouveau de sombrer. Une paix qui soit assurée aux « hommes et aux peuples de bonne volonté » parce qu’elle saura se défendre efficacement contre la folie orgueilleuse des tyrans et l’instinct barbare des peuples asservis.
Si nous écoutons les voix de nos morts, nous l’entendrons aussi nous rappeler que nous nous étions promis de faire se lever sur notre pays au lendemain de la guerre une ère de vrai bonheur et de sécurité, autant, du moine que ses biens infiniment précieux pouvant être humainement réalisables.
Une bonne vieille grand’mère me montrait un jour avec fierté la lettre que son petit fils jeune communiste âgé de 17 ans arrêté et condamné à 5 ans de prison pour distribution de tracts clandestins) lui écrivait de la maison d’arrêt où il était interné, Cette lettre respirait un optimisme conquérant. « Tu verras, lui disait-il, quand noue auront gagné la guerre, nous serons tous heureux car on ne peut pas être heureux ni tout le monde ne l’est pas ». Et c’est vraiment un tel monde que nous voudrions pouvoir faire renaître. Un monde où le commandement du Christ « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », entendu à nouveau par l’humanité souffrante, réaliserait enfin le souhait de notre joune ami communiste, chrétien sans le savoir, un monde où l’on aurait réappris qu’il n’y a pas de meilleur moyen d’être heureux que de travailler au bonheur des autres.
Ne pensez-vous pas que dans une telle France, nous aurions moins de peine à surmonter les difficultés qui nous attendent et à réaliser dans l’ordre et dans la paix les progrès que nous souhaitons dans le domaine politique, social et économique ?
Eh bien, mes chers camarades, c’est à cette tâche que nous appelle la grande voix de nos morts. Nous serions criminels de trahir leur espoir et leur volonté. Si nous restons fermes dans nos résolutions, si nous ne nous laissons pas désunir et dissocier, si nous empêchons les vieilles discordes de renaître, les passions mauvaises de se réveiller, alors nous ferons de grandes et belles choses. Avant dix ans, par le travail et le courage de tous ses enfants, la France aura reconquis dans le monde son prestige séculaire et, par elle, rayonneront encore les idées de justice, de liberté et de fraternité dont elle a été le champion inlassable tout au long de sa magnifique histoire.
Tous ceux de la résistance qui venons rie nous regrouper dans le mouvement de la libération nationale, nous avons le devoir impérieux de nous considérer toujours cornue des mobilisés au service de la patrie.
Nous savons bien que la guerre n’est pas finie, que sur la ligne Siegfried et sur le Rhin l’ennemi s’arc’boute dans un suprême effort pour tenter de se soustraire le plus longtemps possible au juste châtiment qui l’attend.
Mais la lutte ne se poursuit pas seulement aux frontières. Elle est partout, aux champs, dans les usines, sur les routes et les ponts qu’il faut rétablir, sur les voies qu’il faut réparer et à travers les ruines que nous devons relever.
Nos amis qui sont morts ont tout donné. Il nous rente à imiter leur exemple en dépensant goutte à goutte tout le sang qui coule dans nos veines, dans l’effort quotidien que nous avons à fournir au poste qui nous est assigné, comme ils ont dû verser tout le leur d’un seul jet au jour du sacrifice suprême.
Notre pensée et nos actes répondront ainsi à leur volonté dernière. Comme eux nous pourrons, à notre manière, entendre l’appel claironnant du poète qui sonne la charge et lance les soldats à l’assaut :
« En avant, et tant pin pour qui tombe,
« La mort n’est rien. Vive la tombe
« Quand 1e pays en sort vivant. En avant ”
Oui, en avant et au travail, avec tout notre cœur, de toutes nos énergies tendues en un fraternel effort,
Pour que vive Salon
Pour que vive la France
Et pour que vive la République.
