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-22- + ce 6 mai 1918
! A l’impossible nul n’est tenu, pas même le Service Postal
Militaire ! et je n’en attends pas avant quelques jours.
Il est toujours entendu que je serai opéré demain
matin, c’est un bien grand mot pour une bien petite affaire, aussi
je ne m’en inquiète nullement. Au contraire, je souhaite
d’être débarrassé le plus tôt possible
et de retrouver mes jambes de 20 ans ! Je sais bien que c’est
souhaiter un peu trop, mais enfin, je me contenterai d’une certaine
liberté d’allure, qui m’apparaît comme très
nécessaire.
Voulez-vous quelques détails sur mon ambulance ? Oui,
sans doute.
D’abord comme je vous l’ai déjà écrit, elle
est très vaste, il y a certainement plus de 20 salles contenant
une quarantaine de lits, et l’organisation me paraît presque
parfaite. Il est très probable que l’on est mieux soigné
dans une ambulance comme celle là que dans beaucoup d’hôpitaux
de l’intérieur qui, du moins du point de vue compétence
médicales, sont certainement moins bien partagés.
Je suis le n° 26 de la salle C.I. qui compte 40 lits et est
réservée aux petits blessés. Il y a encore
quelques places de vides mais je ne vous dis pas cela pour vous
engager a y venir !…
Comme camarades, il y a de tout, et je vous assure qu’il est
très intéressant et souvent amusant d’observer les
faits et gestes de ces poilus et surtout d’écouter leurs
conversations. Le nombre de gens qui parlent sans savoir ce qu’ils
disent est encore beaucoup plus grand qu’on ne l’imagine ; c’est
phénoménal qu’en toutes choses chacun veuille dire
son mot et parfois même faire un discours ! Au point de
vue observation psychologique, je vous le répète,
c’est très intéressant ;
D’autant plus qu’il y a dans ma chambre des américains,
des marocains, un italien et des français du Nord, du Midi
et du Centre. C’est un peu la Canebière, quoi !
Ce matin, j’ai assisté aux obsèques d’un officier
aviateur qui s’était tué avant-hier dans un mauvais
atterrissage. La cérémonie a été très
simple mais tout de même bien émouvante. De nombreux
officiers aviateurs accompagnaient leur camarade à sa dernière
demeure. J’en ai remarqué plusieurs dont la tenue pendant
la messe révélait des sentiments profondément
religieux. Puis devant la tombe, un jeune capitaine décoré
de la Légion d’honneur et de la croix de guerre ornée
de plusieurs palmes et étoiles a adressé en un langage
mâle et énergique le suprême adieu de l’aéronautique
du 8° C.A. au lieutenant Bouchant. C’était un fantassin,
a-t-il dit, qui pendant qu’il montait la faction dans la tranchée
regardait d’un regard d’envie les aviateurs qui évoluaient
dans l’air, dans cet air qui attire, grise, et tue parfois ! Bref,
je ne peux pas vous redire tout son discours, mais je vous répète
que je l’ai trouvé très bien. Le corps des aviateurs
ne m’a pas toujours paru sous un aspect aussi favorable que ce
matin ! Tandis que la cérémonie se terminait deux
aviateurs partis d’un champ d’aviation voisin de l’ambulance,
sont venus évoluer au dessus de la tombe de leur camarade,
lui adressant ainsi comme un suprême salut de l’air.
A demain. Je tacherai d’avoir quelque chose encore à vous
raconter ; en attendant que j’ai de nouveau le plaisir de répondre
à vos bonnes lettres.
En union de prières toujours, je vous embrasse tous bien
tendrement, du fond du cœur.
encore à la prière suivie du salut.