Cliquez pour voir l’original de la lettre:
![]()
-33- + ce lundi 14 octobre 1918
trop vite et avec ces déplacements continuels, il est inévitable
que le service soit un peu désorganisé. Il faut
encore nous estimer heureux de ce que jusqu’à aujourd’hui
tout ait si bien marché.
Je suis rentré un peu plus tôt ce soir, mais cela
n’empêche pas que la compagnie soit encore 10 km en avant
d’où elle était hier. En même temps qu’elle
avance nous avançons le cantonnement de notre service ravitaillement
de manière à partager à peu près la
distance entre la gare de ravitaillement et le point où
se trouve la cuisine de la Cie.
Mon travail consiste à conduire chaque jour les vivres
de notre cantonnement à la cuisine de la Cie et pendant
ce temps l’autre fourgon va toucher à la gare (ou au point
fixé pour la distribution lorsque ce sont des camions qui
nous ravitaillent ) les vivres pour la journée du lendemain.
J’ai certainement l’un des meilleurs postes qu’on puisse avoir
à la Cie en ce moment et je suis surtout heureux d’être
employé selon mes aptitudes au moins je me sens utile à
quelque chose, tandis que lorsque j’ai un outil quelconque entre
les mains j’en suis plutôt embarrassé et c’est pour
moi une vraie souffrance morale que de voir mon inutilité.
Aussi je ne saurais trop remercier le Bon Dieu qui a permis ce
changement si opportun dans ma situation et j’espère que
vous n’oubliez pas de lui rendre les mêmes actions de grâce.
Il est vrai que je n’occupe ce poste que provisoirement pour remplacer
un permissionnaire mais après celui là il y en aura
encore un autre à partir et je crois qu’on me laissera
pour ce nouveau remplacement.
En attendant les nouvelles sont toujours très bonnes L’armistice
ne se conclura peut être pas aussi facilement que pourraient
le faire espérer les derniers échanges de mots entre
Wilson et l’Allemagne. Mais je crois tout de même que c’est
le commencement de la fin.
Je vous ai déjà dit que les Boches brûlaient
les villages qu’ils abandonnaient. C’est abominable, ces gens
là ne sont pas de la race des chrétiens, ça
n’est pas possible. Songez aux pauvres habitants restés
pendant plus de 4 ans sous la coupe de ces vandales et qui au
moment d’être délivrés voient encore leur
maison sans pouvoir s’opposer à ce barbare forfait !…Aujourd’hui
à Vieux les Arfeld où je suis allé ravitailler
la Cie j’ai vu ainsi tout un quartier complètement brûlé.
Le reste du village a été heureusement préservé.
Mais dans le quartier détruit se trouvait l’Eglise dont
il ne reste plus hélas les murailles à demi démolies.
Seule une Sainte Vierge tenant entre ses bras l’enfant Jésus
a échappé à la destruction et le fait est
si extraordinaire qu’il en paraît miraculeux. Les non croyants
ont été de ce fait. C …de Boches qui osent
à tout bout de champ invoquer leurs vieux Dieux et qui
n’hésitent pas devant de pareils sacrilèges. Ils
ne se rendent certainement pas compte qu’ils remontent le moral
de tous les poilus. On ne peut plus douter de la justesse de notre
cause après les avoir vu à l’œuvre et leurs
crimes les mettent au ban de l’humanité. Mais, n’en parlons
plus, ils ne méritent pas que l’on s’occupe tant d’eux
et Dieu veuille nous envoyer bientôt la paix qui nous délivrera
pour jamais de cette vermine et nous rende à des labeurs
moins ingrats.
Je compte vous lire demain. En union de prières toujours,
partagez mes meilleures et plus tendres caresses.
Seulement maintenant je n’en ai plus besoin. Au ravitaillement
nous ne manquons de rien.