Cliquez pour voir l’original de la lettre:
![]()
-4- + Samedi 25 décembre 1915
18 et 20 et, si j’ai attendu ce soir pour te répondre c’était
pour te raconter en détails mes fêtes de Noël
et satisfaire ainsi ton désir.
Après être allés au travail de 3h. à
9h. nous avons eu hier toute notre journée à nous.
Le temps était épouvantable et j’ai dû en
rentrant me changer complètement. J’en ai profité
pour me débarbouiller comme il faut après m’être
fait raser. Je n’avais pas vu le coiffeur depuis mon retour aussi
étais-je en train de devenir un vrai poilu mais que maman
ne s’inquiète pas j’ai repris maintenant ma physionomies
humaine.
A la compagnie on a jugé que la fête de Noël
consistait surtout dans le réveillon et c’est pourquoi
c’est hier que l’ordinaire a été un peu amélioré.
Nous avons touché 1 orange, des châtaignes, un ½
litre de vin blanc (don de la coopérative), 1 cigare et
le soir nous avons mangé …devine quoi, la dinde, tout
simplement, arrangé aux petits pois.
Mais ce plantureux repas était loin de valoir le repas
maigre familial. Espérons que l’an prochain nous pourrons
encore manger ensemble la soupe au fromage préparée
par papa !
Je suis allé ensuite me confesser chez Mr L’Aumônier
et puis nous avons eu notre réunion de prières du
soir suivie d’une répétition des chants à
exécuter pour la messe.
J’ai fait la veillée avec Vennesson ; Il préparait
(en qualité de chef d’attaque) le réveillon et s’occupait
notamment de faire cuire le « chocolat raté au lait
» ou « Vaux Fery « . Pourquoi raté ? Tout
simplement parce qu’une souris s’était noyée dans
le seau, nous n’avons pas hésité à nous servir
de l’eau qu’il contenait pour faire le chocolat ! Dame ! Le temps
et les chemins n’étaient guère engageants pour qu’on
aille quérir de l’eau à la fontaine. Et puis une
fois bouillie l’eau serait bien assainie. Toutes ces considérations
faites on est passé à l’exécution et le chocolat
n’en a pas moins était délicieux ! Mais nous y reviendrons……
A 11 heures je vais réveiller quelques sages qui avaient
préféré attendre en dormant l’heure de la
messe et à 11h.1/2 nous nous retrouvons tous dans notre
minuscule petite chapelle, très coquettement ornée
pour la circonstance. Dans un coin une petite crèche miniature,
symbole délicieusement doux au cœur des crèches
que nous avions l’habitude d’admirer les années précédentes.
La chapelle est trop petite pour contenir tous les assistants.
Quoique les « reveillonneurs » n’aient pas tous interrompu
leurs orgies nous sommes encore plus de 50. Certains doivent rester
dehors, mais l’autel a été placé en face
de la porte laissée ouverte et ils peuvent ainsi très
bien suivre la messe.
Après le chant du cantique « Venez, Divin Messie »
la première messe commence. Nous chantons encore « ll
est né le divin enfant » puis le territorial de Montauban
qui a une très agréable et très belle voix
de ténor chante à la perfection le « Minuit
Chrétien « . Nous chantons en chœur les deux derniers
vers de chaque couplet. Puis c’est l’Adeste Fideles. A la communion
nous nous approchons assez nombreux de la sainte Table. C’est
très édifiant. Enfin le chant du cantique « Les
anges dans nos campagnes » marque la fin de la première
messe. Mais Jésus qui vient de descendre parmi nous saura
nous inspirer et de fait après que nous avons chanté
le cantique « Le fils du Roi de Gloire » et le « O
Salutaris Hostia », mon voisin un territorial aux cheveux
blancs dont j’ai déjà remarqué la très
forte voix me pousse du coude et me demande s’il peut chanter
un morceau. Je transmets à Vennesson, la permission est
volontiers accordée et notre brave homme nous chante un
credo qu’il connaissait très bien, sa voix, malheureusement,
a perdu le velouté et la douceur qui avait dû jadis
en faire tout le charme mais elle a gardé toute sa puissance
et de plus il chante en musicien consommé. Bref, Noyer,
n’aurait pas eu le dernier mot avec lui.
Pensant clôturer la cérémonie nous chantons
le « Nous voulons Dieu « , mais la seconde messe est finie
et pas un assistant ne bronche sauf le commandant, qui n’est pas
suivi. Nos poilus entendent donc la 3ème messe dans le
plus grand recueillement. Mon territorial qui trépigne
de voir qu’on ne chante plus, me demande à chanter un nouveau
morceau. Vennesson n’est plus là mais pour lui faire plaisir
j’autorise et cette fois c’est le « Santa Maria » de Faure
qu’il chante de sa voix qui a décidément dû
être très belle et qui est demeurée très
forte. Il m’a d’ailleurs glissé dans le tuyau de l’oreille
qu’il avait chanté autrefois dans des cathédrales.
Vous avez eu Jaume à St. Laurent, mais notre pauvre petite
chapelle du Génie, a eu pour la messe de minuit un chanteur
de cathédrale !
Mais ne crois pas cependant que ces deux chantres dont je te vante
si justement le talent aient été les seuls exécutants.
Nous chantions tous, poilus, imberbes et grognards grisonnants,
et l’exécution a été en tous points parfaite.
Il ne manquait qu’une chose, quelques cantiques provençaux.
Je reviens à ma 3eme messe qui fut véritablement
une messe d’actions de grâces. Que de remerciements ne devions
nous pas au doux Jésus qui avait permis que nous puissions
venir l’adorer dès sa naissance alors que tant d’autres
de nos camarades montaient la garde en face de l’ennemie! Oui,
soyez béni, mon Dieu, d’avoir voulu en cette nuit de Noël
descendre dans mon cœur comme dans une pauvre étable.
Il était encore moins digne de vous recevoir que la crèche
de Betlhéem mais n’est ce pas justement ma profonde misère
et mon extrême indigence qu’a excité votre bonté
infinie ! Vous êtes venu à moi pour que si je suis
faible j’ai conscience de ma faiblesse et parce que j’ai confiance
que votre Force deviendra ma Force et que votre Amour embrasera
mon cœur et le rendra semblable au Vôtre.
N’est ce pas que vous aviez entendu les prières si ardentes,
si confiantes, que nous faisions pour nos familles, nos amis et
pour la France ! Vous êtes le Prince de la Paix, le Maître
des cœurs et le souverain suprême de toutes les nations.
De votre intervention seule pourra venir la fin du conflit gigantesque
qui ensanglante l’Europe. Ah ! que ce bienheureux jour où
la Paix régnera parmi les hommes ne tarde plus à
venir. Nous vous le demandons, Jésus, au moment ou vous
arrivez parmi nous pour nous racheter et nous sauver. Quelle heure
pourrait être plus propice pour émouvoir et toucher
votre cœur Divin.
Pourtant après la 3ième messe nous avons quitté
notre chère petite chapelle. L’Abbé est venu avec
nous réveillonner. Car nous avons réveillonné
et quel réveillon ! Je ne sais si je dois vous donner le
menu. Il faudrait d’abord que je le recopie car Vennesson n’en
a fait qu’un exemplaire. Qu’il te suffise de savoir qu’il n’y
avait ni hors d’œuvre, ni entrée, ni rôti, ni
dessert. Fi, toutes ces choses-là sont bonnes pour des
civelots. Mais nous en vrai poilu nous avions, d’abord la préparation
d’attaque, puis le déclenchement de l’attaque et l’assaut
de la position, l’organisation du terrain conquis et enfin le
nettoyage des tranchées. Et puis tu sais défense
expresse d’évacuer quoique ce soit avant que l’ordre ne
soit donné par le chef d’attaque. Mais je dois avoir assez
excité ta curiosité et celle de nos chers parents
pour me décider à recopier le menu et à vous
l’envoyer. Je le ferai demain. Sache toutefois qu’en vrais sapeurs
français nous nous sommes vaillament comportés,
que l’ennemi n’a pu résister à notre furieux assaut,
qu’il a été réduit en bouilli et que le butin
conquis a été soigneusement ramené très
en arrière!….
A 3 heures du matin, donc 24 heures exactement après mon
réveil, j’ai regagné mon plumard en compagnie de
Delorme. Comme il avait offert son lit à l’abbé
il a partagé le mien. Heureusement que nous n’avons pas
eu envi de changer de position, car cela nous eu été
bien difficile. Mais comme nous nous sommes couchés nous
nous sommes réveillés. J’ai fait la grasse matinée
et me suis levé tout juste à temps pour aller servir
la grand-messe chantée à 8h.1/2. Nos braves territoriaux
étaient encore là et ils ont naturellement exécuté
tous leurs chants à la perfection. Quel dommage que je
ne puisse les emmener avec moi à Salon. Ils feraient bien
l’affaire à Saint Laurent et l’on n’aurait plus besoin
des jeunes gens de l’Œuvre pour chanter la grand messe !
Comme c’était Noël aujourd’hui nous ne devions pas
aller au travail mais l’on s’est ravisé et nous avons dû
faire au moins acte de présence à nos chantiers.
Nous sommes retournés aux abris sous parapets. Mon équipe
a marché de 1h. à 4h. Comme nous étions dans
les boyaux nous avons été pris sous un bombardement
terrible et obligés de rebrousser chemin. Nous nous sommes
garés dans un abri pour mitrailleuses et lorsque nous avons
pu enfin gagner notre chantier il était l’heure de retourner…
La tranchée ou nous avons travaillé de nuit ces
jours derniers a été comblée en 5 endroits
et maintenant une équipe vient de partir pour la remettre
en état. Il faut qu’elle soit toujours occupable car la
1ière ligne a dû être évacuée
parce que minée par les boches.
Mais voilà que je vous parle du travail maintenant. Et
mes fêtes de Noël alors ? Elles se sont excellemment
terminées. Aujourd’hui toutes ces fameuses boîtes
que vous m’avez envoyé ont été vidées
de leur contenu. Il n’y avait rien de mauvais et je suis même
obligé d’avouer que le tout était délicieux.
Il ne reste que le pigeon rôti, il sera livré à
son sort demain. Pauvre victime !
Ce soir à 6h. nous avons eu le salut dans notre chapelle.
L’Aumônier a bien voulu nous adresser quelques paroles qui
ont été fort goûtés et puis après
l’on a procédé au tirage de l’arbre de Noël.
C’est ça qui a été chic ! D’autant chic que
nos braves amis ne s’y attendaient pas ! Nous avons tiré
notre N° et à tour de rôle nous avons choisi
sur le vert petit sapin le fruit convoité. Pipes, cigares,
blagues, réchauds, calepins, cache-nez, gants, etc.…
Tout cela a été enlevé en un clin d’œil.
Pour ma part j’ai décroché une pochette dénommée
« la portative » remplie de papier à lettre, enveloppes
et cartes lettres. C’est ce qui explique le papier de luxe que
j’emploie ce soir pour t’écrire.
Et voilà comment se sont passées mes fêtes
de Noël. Malgré le souvenir des années précédentes
qui venaient si naturellement à l’esprit j’ai eu le bonheur
de pouvoir célébrer pieusement et gaiement la naissance
du sauveur. C’est encore une grande grâce qu’Il vient de
me faire et je l’en remercie de tout cœur. J’espère
apprendre bientôt aussi que vous avez passé de bonnes
fêtes.
Je relis maintenant tes lettres pour répondre à
tes questions.
Ne m’envoie pas de livres pour le moment. Ma compagnie ira très
probablement au repos vers le milieu du mois prochain. Le capitaine
en a été averti et ce n’est par conséquent
pas le moment de m’encombrer.
J’ai reçu hier une lettre de ce brave Mathieu tout réjoui
de passer la Noël en famille. Je vais lui répondre
sur le front puisqu’il doit y revenir demain. Vincent m’a aussi
donné de très bonnes nouvelles de l’œuvre et
j’en suis tout réjoui. Le bonhomme Noël ne pouvait
m’apporter de cadeaux plus agréables. Je suis heureux que
mon article t’ait plu. Peut-être le trouvera-t-on un peu
trop franc mais il est nécessaire de dire la vérité,
même quand elle est pénible à dire et a entendre.
La prieure du Carmel de Lisieux m’a envoyé sa carte ce
soir pour me dire qu’elle et ses carmélites priaient de
tout cœur aux intentions que je leur avais recommandées.
Elle m’envoie aussi un très joli petit calendrier 1916
de sœur Thérèse et une relique que je t’envoie
car j’en ai déjà une que m’a donné Vennesson.
Je suis certain que cela te fera plaisir
Et maintenant je vais dormir comme il y a quelques nuits que ça
ne m’est pas arrivé. Demain je pense aller à la
messe à 8h.1/4 et au travail de 11h. à 6h. sauf
contrordre ! J’espère aussi avoir le plaisir de vous lire
et dans cette douce attente, je t’embrasse bien fort, de tout
mon cœur, ainsi que papa et maman.