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-8- + ce vendredi 21 janvier 1916
Ma bien chère Marie-Louise
Hier soir j’ai reçu la lettre de maman sur laquelle
tu m’as écris toi-même ainsi qu’une lettre de Mr
Reynaud.
Ce matin en retournant à notre chambre nous avons eu le
désagrément de la trouver occupée ! Nous
nous sommes immédiatement mis en quête d’un autre
logement que nous avons eu bien vite trouvé. Il y a peut-être
100 chambres dans ce château. Et la Bibliothèque
! Ah, comme nous voudrions pouvoir l’emporter. Il est triste de
penser que tant de bouquins de valeur sont destinés à
la destruction. J’ai emporté encore deux 2 volumes d’Ozanam
» Les Mélanges » et une vie de Saint Louis de
Gonzagues. Delorme et Vennesson sont bien chargés aussi
! Dommage que nous partions demain. Nous aurions volontiers attendu
ici la fin de la guerre. Si nous pouvons un jour trouver l’adresse
du capitaine d’Arras, le proprio de la Bibliothèque, nous
l’informerons que nous sommes en possession de quelques uns de
ses bouquins et que nous les tenons à sa disposition.
En attendant quand j’en aurai l’occasion je vous enverrai les
livres que j’ai.
Malheureusement tout le monde ne profite pas du repos comme nous.
Hier soir presque tous les poilus de ma chambre étaient
ivres. Ils hurlaient et se battaient comme des bêtes. On
se serait cru dans une ménagerie !
Pauvres hommes ils faisaient pitié et dire que ce sont
ces gens là qui dans notre démocratie exècrent
le pouvoir. Comme on comprend alors que nos gouvernants eux aussi
soient indignes de leur tâche.
Enfin cela ne doit pas nous décourager mais exciter au
contraire notre zèle. Plus l’œuvre que nous avons
à faire nous apparaît au dessus de nos forces plus
nous serons portés à fonder sur la grâce de
Dieu la base de toute notre action et notre confiance dans le
succès s’en trouvera singulièrement accrue.
Selon les on-dit nous devons repartir demain matin pour Bonouvet.
Nous devons passer quelques jours là-bas pour travailler
à nos lignes de défenses. Ce soir je serai probablement
de garde.
Le temps est toujours incertain. Un peu de pluie et pas trop
de froid.. En sommes, nous n’avons pas à nous plaindre.
Je n’ai plus de papier à lettre, de ce modèle,
pense donc à m’en envoyer. Si tu trouves aussi quelques
discours de Marc Sangnier, envoie-les-moi. Je les ferai lire à
Vennesson. Il ignore complètement notre mouvement mais
il s’y intéresse et si je puis le gagner à notre
Cause il en deviendrait certainement un des meilleurs défenseurs.
Il me sera facile plus tard de me procurer ces discours, je ne
puis mieux les employer qu’à faire de la propagande. Ma
santé est toujours très bonne. Et je n’ai besoin
de rien d’autre que de chaussettes.
Je vois que tu es toujours beaucoup occupée au bureau.
Ne te fatigue pas trop au moins et soigne-toi bien. La santé
est l’auxiliaire le plus précieux pour celui qui veut consacrer
sa vie à l’apostolat. Il en a besoin plus que quiconque.
Et puis, il ne faut pas que l’on puisse dire que ceux qui prennent
la religion au sérieux et en observent tous les préceptes
se tuent. Ca devient un exercice trop facile pour ceux qui veulent
suivre les penchants de leur nature. Les convaincre que l’on trouve
plus facilement et plus vite la mort dans le vice que dans la
vertu, c’est encore témoigner que nous avons la vérité
!
Je n’attends pas le courrier parce que je veux remettre ma lettre
au vaguemestre avant qu’il retourne.
A demain. Reçois avec papa et maman mes meilleures caresses.
Tout à vous dans le Cœur Divin de Jésus.