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Vendredi 29 octobre 1915

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-1- + Vendredi 29 octobre 1915

Ma bien chère Marie-Louise
Je n’ai pas eu de lettre de vous ce soir mais cela ne m’a point surpris
après l’avalanche de nouvelles d’hier. J’ai eu par contre l’agréable
surprise de recevoir une carte de Georges m’apportant de ses bonnes nouvelles.
Mieux vaut tard que jamais. La prochaine fois dit-il, il m’écrira
plus longuement. Il m’annonce qu’il a également donné de ses
nouvelles à M. Reynaud.
Autre surprise non moins agréable, le colis postal est arrivé
ce soir. Je l’ai immédiatement déballé et tout le contenu
était en parfait état, propre à la consommation.
Il y a eu aujourd’hui une nouvelle et légère modification dans
l’horaire de travail. On nous a porté la soupe au chantier à
10 h. et de ce fait nous ne sommes rentrés au cantonnement qu’à
13h.30 ! – Celle prévue au programme pour la Toussaint est sans contredit
beaucoup plus heureuse, ce jour là nous irons au travail de nuit ce
qui permettra à tous ceux qui le voudront d’assister à la Sainte
Messe. Tu sais avec quel bonheur j’en serai.
Je sais trop que tu n’es pas paresseuse et lorsque tu ne m’écris pas
je pense au travail phénoménal que tu dois avoir au bureau.
Je ne crains qu’une chose c’est que tu ne te fatigues trop et finisse par
suite par tomber malade. J’espère cependant que tu auras assez de
bon sens pour ne pas en arriver là. Si tu ne peux pas y arriver, dis
le sans crainte à M. Machy et exige qu’il te donne une aide.
L’état de ce pauvre Monsieur Audier est réellement navrant.
Blanchard qui est allé le voir m’écrit aussi qu’il faut prier
pour que le bon Dieu abrège ses souffrances. C’est ce que je fais
puisqu’il n’est plus permis d’espérer en la guérison.
Que fait la femme du pauvre Jean ? As-tu quelquefois l’occasion de la voir
? Et ses fillettes sont-elles en bonne santé !
Tu me demandes encore mon avis sur la fin de la guerre. Chère petite
sœur, n’en sabe ren. Au milieu du fatras des nouvelles quotidiennes il est
bien difficile de se faire une opinion raisonnable. Et puis cela sert à
si peu de chose. Je te le redis une fois encore : de même que le vrai
peut quelquefois n’être pas vraisemblable, tout ce qui nous paraît
vraisemblable peur souvent ne pas devenir vrai. La fin de la guerre voyons,
ce doit être quelque chose dans le genre des lettres de Georges. On
soupire longtemps après et puis un beau jour ça arrive, au
moment même où on ne l’attendait plus.
Sérieusement parlant je persiste à croire que la solution
n’est pas aussi éloignée que ce que Marcel veut bien dire.
Les événements actuels, guerre balkanique, crises ministérielles,
ne paraissent aussi embrouillés que parce qu’ils témoignent
de la part des belligérants d’efforts suprêmes, excessifs mêmes
et par conséquent désordonnés en vue d’aboutir à
une solution. Les peuples désirent la paix et il est impossible de
prolonger pendant de longs mois encore des opérations aussi actives
que celles engagées qu’entraînent des pertes colossales, disproportionnées
avec les ressources en hommes disponibles et possibles de tous les belligérants.
Il est hors de doute 1° que nous avons affaire à des adversaires
supérieurement organisés, formidablement outillés, admirablement
disciplinés et pour lesquels en outre la fin justifie tous mes moyens.
2°.Que malgré ce lourd handicap nous sommes parvenus à
prendre barre sur eux, à les immobiliser sur notre front et même
à affirmer sur eux une légère supériorité
militaire de telle sorte qu’ils sont obligés de renoncer au but principal
qu’ils poursuivaient par cette guerre : assurer l’hégémonie
allemande sur le monde entier. 3°.Que si nous n’avons pu encore remporter
sur eux une victoire définitive qui nous permette de leur imposer
notre paix, cela tient à ce qu’il est difficile de réparer
en un an les fautes commises pendant 40 années et que de plus tout
ce qu’il était humainement possible de faire pour remédier
à cette insuffisance de préparation a été fait
d’une manière insuffisante.
Ces considérations sont basées sur les connaissances que nous
avons, elles sont certainement raisonnables et vraies dans une mesure qu’il
est impossible de définir. Ce qu’on peut affirmer c’est qu’elles ne
projettent sur l’avenir que des lumières très faibles et bien
incertaines. L’avenir! il faut l’envisager comme Lavedan dans son beau credo
du début de la guerre : Je crois à la science de nos généraux,
à la vaillance de nos soldats, à la grandeur de notre cause.
Je crois aux mains jointes qui prient comme à celles qui tiennent
l’épée, je crois en Dieu, je crois…je crois…

 

Oui, j’ai été bien heureux de recevoir la photo de M. l’Abbé.
C’est un poilu au vrai sens du mot. Je comprends ton désir, mais il
faut que tu renonces à voir ton frangin paré d’une aussi belle
barbe. Dame nature ne l’a pas avantagé sous ce rapport et il se contente
lui-même de figurer parmi les nombreux poilus…imberbes. C’est bien modeste
pour un sapeur, mais que veux-tu que j’y fasse. Si encore cela pouvait enlever
à ma chère maman l’idée qu’elle a un « fils un peu là »
comme tu dis, mais je parie qu’elle continuera à le croire. Il n’y
a pas de pires aveugles que ceux qui ne veulent pas voir, et les mères
sont toutes aveugles lorsqu’elles regardent leurs fils, on dirait qu’elles
les voient toujours avec les yeux du cœur. Je te quitte car je ne voudrai
pas me coucher trop tard. Comment diable Marcel s’est-il arrangé pour
passer 9 jours de permission à Salon au lieu des 6 qui sont accordées
! Il pourrait m’être utile de le savoir.
Bien des choses à Zelle de ma part. Quand m’écrira-t-elle encore
? Embrasse bien fort maman et papa pour moi et réserve-toi quelques
grosses et affectueuses caresses.

Raoul
Mme Imbert n’ayant pas répondue à ma dernière lettre
que je lui avais écrite au moment ou son mari était en permission,
c’est pourquoi je ne lui ai plus donné de mes nouvelles. Sa réponse
se serait-elle égarée ? De même Maurice Imbert ne m’a
pas répondu.

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